Du traitement de la morphologie à l’apprentissage du lexique L2 : innover dans une perspective psycholinguistique et constructionnelle

Serena DAL MASO, Università di Verona

Hélène GIRAUDO, Laboratoire CLLE, CNRS et Univ. de Toulouse

Madeleine VOGA, Université Paul-Valéry Montpellier III

Dans le domaine de l’acquisition de langue seconde (L2), les différents courants s’appuyant sur les résultats psycholinguistiques se traduisent par des méthodes ‘innovantes’ d’enseignement des langues, sans que ces résultats - obtenus prioritairement sur l’anglais - aient été confrontés au préalable à une grande variété des langues. Notre étude s’intéresse aux résultats expérimentaux concernant l’acquisition et le traitement de la morphologie lexicale en L2, résultats issus de la technique d’amorçage masqué (Forster & Davis, 1984), l’une des techniques principales d’investigation des processus opérant dans le lexique mental. La revue de la littérature et des résultats expérimentaux présentés vise à mettre en exergue le côté innovant, mais aussi nécessaire, dans le cadre d’un domaine de plus en plus centré sur l’anglais, d’une approche du traitement et de l’acquisition du lexique L2 basée sur les relations paradigmatiques. Le rôle de l’information et de la représentation morphologique durant l’acquisition et le traitement de la L2, seront examinés à travers l’analyse critique des résultats obtenus auprès deux types de population avec des protocoles d’amorçage masqué :
a) Des apprenants (plus ou moins) avancés de la L2 : Certaines études (ex. Clahsen Felsen, Neubauer, Sato, and Silva 2010), avec des apprenants de l’anglais de différentes L1 (allemand, chinois, polonais) et manipulant des paires amorce-cible L2-L2 (e.g., prayed-pray ‘prié-prier’), concluent que ces derniers sont moins sensibles à l’information morphologique que les locuteurs natifs, aussi bien en flexion qu’en dérivation. Sur ce point, deux études récentes (Dal Maso & Giraudo, 2014 ; Voga, Anastassiadis-Syméonidis, & Giraudo, 2014) avec des apprenants Grecs de l’anglais et des apprenants d’italien L2, remettent en question cette conclusion.
b) Des participants grecs d’un haut niveau de compétence en FLE, testant les relations amorce-cible inter-alphabet avec des cognats (i.e., mots interlangues ayant même sens et plus ou moins la même forme) : le rôle que peut jouer la morphologie, pourtant présente par définition au niveau des similitudes de forme et de sens des cognats (e.g., μέθοδος-méthode, πόρτα-porte), dans leur traitement a été négligé dans la littérature internationale. Ceci est à notre avis lié au fait que de nombreuses recherches récentes attribuent un rôle nettement plus important à la similarité formelle entre langues très proches (ex. hollandais-anglais) plutôt qu’entre les liens morphologiques et diachroniques (e.g., étymologie) entre des langues éloignées formellement comme le français et le grec. Il est pourtant fort probable, comme le montrent certaines études expérimentales, que les corrélations systématiques forme-sens de la relation cognate (Bybee, 1985) et plus généralement, les relations paradigmatiques jouent un rôle de structuration du lexique mental bilingue comme le soulignent certains auteurs (e.g., Mulder, Dijkstra & Baayen, 2015)