Enseignement/apprentissage du français en République populaire démocratique de Corée : l’excellence est-elle possible ?

Alexandrine BOUFFLERS, PEMF, Ministère de l’Éducation nationale

RÉSUMÉ

La Corée du Nord (officiellement République populaire démocratique de Corée) est un État avec un « Front uni » dirigé par le Parti du travail de Corée (WPK). L’idéologie officielle du pays est le Juche, doctrine basée sur l’autosuffisance développée par Kim Il-sung, fondateur du régime. Kim Il-sung, mort en 1994, a eu pour successeur son fils Kim Jong-il, auquel a succédé en 2011 son fils cadet Kim Jong-un, ce qui fait du régime nord-coréen la seule dynastie communiste de l’Histoire. Kim Il-sung - proclamé après sa mort « président éternel » - et ses deux successeurs font l’objet d’un culte de la personnalité.

Cette monarchie stalinienne qui fonctionne depuis 70 ans a l’un des plus bas niveaux de droits de l’Homme au monde. Elle est surtout un pays fermé, qui a érigé l’autarcie en principe de survie et en règle stratégique.
Rien d’étonnant donc à ce que, dans un pays où l’excellence est érigée en objectif généralisé (urbanisme, sport, nucléaire…), l’excellence scolaire dans le domaine des langues étrangères possède des caractères sui generis.

Que propose l’Université dans ce domaine ? Les étudiants suivent un cursus s’étalant sur neuf semestres avec un volume horaire hebdomadaire d’environ 25 heures. Les conditions quantitatives semblent acceptables, mais quid des aspects qualitatifs ? En RPDC, il n’existe pas de media libres, ni accès au réseau internet mondial. Les voyages à l’étranger sont rares, toujours organisés sous le contrôle du régime. Il va de même pour les contacts avec les étrangers qui sont limités voire interdits.

Dans ces conditions, de quelle liberté pédagogique les enseignants disposent-ils et quelles méthodes d’enseignement/apprentissage peuvent-ils mettre en œuvre ?
En RPDC, l’enseignement des langues repose, comme dans de nombreux pays asiatiques, sur l’imitation et la répétition de tout et n’importe quoi pourvu que ce soit dans la langue cible. C’est un apprentissage théorique et mécanique. On apprend par cœur, par exemple, les chiffres de production pétrolière mondiale des années 1970 ou généralement les Mémoires de Kim Il Sung traduites dans la langue cible.

L’enseignement/apprentissage des langues en RPDC s’effectue totalement in vitro mais dans un in vitro bien particulier sans aucun objectif communicationnel. En RPDC, ni jeux de rôles, ni jeux d’imitation. Les apprenants et les contenus d’apprentissage sont délibérément déconnectés de tout contexte social ou culturel dans une situation d’apprentissage unique au monde.

L’enseignement du français ne diffère pas de l’enseignement des autres langues. Le coréen enseigné aux étrangers s’appuie sur la même méthode : cours tous les matins avec un cours de grammaire et un cours dit de conversation où en réalité on étudie les textes du Leader ou les mémoires du père ou du grand-père. Tout contenu passe par le prisme idéologique et l’on en vient à s’interroger sur les contenus eux-mêmes qui deviennent des quasi-prétextes à la diffusion des idées du régime. Ces mêmes étudiants étrangers, venus apprendre la langue du pays, se retrouvent à devoir apprendre deux chants révolutionnaires par semestre. L’idéologie prime sur les contenus d’enseignement qui n’échappent pas à ce cadre qu’elles que soient les intentions pédagogiques de départ.

Mais dans un contexte si volontairement hermétique, peut-on réellement apprendre une langue étrangère ?
Il est, en effet, difficile de dissocier les dimensions sociologique et culturelle des aspects linguistiques ; « l’usager et l’apprenant d’une langue (sont) des acteurs sociaux ayant à accomplir des tâches (qui ne sont pas seulement langagières) dans des circonstances et un environnement donnés, à l’intérieur d’un domaine d’action particulier » [1].
En RPDC, il n’est pas question de compétences de communication, de découverte culturelle ni de considérations « humanistes ». Et c’est là que le pays atteint un de ses nombreux paradoxes. L’enseignement/apprentissage des langues, comme les autres enseignements doit atteindre à l’excellence mais ce qui fonctionne pour les sciences, le sport ou les arts ne peut pas réussir pour des langues.

Mais peu importe, car ce qui compte, c’est l’obéissance idéologique. Le mérite ne s’entend que dans ce cadre et les compétences individuelles ne comptent pas. Le talent, s’il n’est pas scientifique ou à même d’apporter gloire au régime est inutile.
Par conséquent, si ce psittacisme, outil d’endoctrinement efficace, fonctionne dans certains domaines, la fermeture culturelle, en revanche, limite l’apprentissage des langues et l’objectif d’excellence.

NOTES

[1CECRL, chapitre 2, Conseil de l’Europe (2001)