Enseigner/apprendre l’implicite : généralité et singularité d’un village français

Christiane MARQUE-PUCHEU, Sorbonne Université, France

Résumé
Le mot village cristallise dans l’imaginaire des francophones une cascade d’implicites qui échappe a priori au non-natif Ces traits généraux se nomment par exemple attachement à la ruralité ou unité de lieu et de rôles ; ils peuvent aussi distinguer un village par rapport à un autre, tel l’esprit de clocher. Ces valeurs qui s’ajoutent à la signification stable de village échappent au non-natif, l’empêchant d’entrer dans la culture correspondante. Or la frontière entre sens référentiel et sens implicite, cette « charge culturelle partagée » par les natifs, n’est pas toujours étanche, et pour cerner la multiplicité des échos associés à village, le non-natif peut s’appuyer sur les réalités du village. Ainsi, l’unité de lieu peut être associée à la configuration de l’habitat, ou encore, la singularité de l’esprit de clocher peut être déduite de la présence incontournable d’une église. Cette « subjectivité collective » présente dans l’imaginaire des francophones peut donc être objectivée.

Mots-clés : Anthropologie culturelle, Compétence ethnosocioculturelle, Compétence référentielle, Implicite culturel, Lexicologie sociale

 

INTRODUCTION

La lexicologie sociale a privilégié l’inscription du mot dans l’histoire et dans la société au motif que les mots témoignent de réalités sociales et n’apparaissent pas fortuitement, comme le rappelle Matoré (1949 : 55) : « Le mot n’est pas pour elle une abstraction, c’est une réalité vue, sentie, comprise par les hommes ». Il illustre cette hypothèse avec l’apparition de coke, en 1773, qui coïncide avec l’avènement de la grande industrie ou encore celle, simultanée, de progressivité et individualisme, en 1833, qui correspond à deux tendances sous la Monarchie de Juillet. Les mots sont donc autant de jalons dans l’histoire. On peut associer, par exemple, respectivement aux XVIIe, XVIIIe et XIXe, honnête-homme, philosophe et bourgeois (parallèlement à artiste et prolétaire). Outre une signification stable, commune aux usagers, généralement purement référentielle, conceptuelle, le mot peut donc intégrer des valeurs sociales et culturelles, dites « charge culturelle partagée » (Galisson 1988, 2006) ou « mémoire » (Clas, Mejri, Baccouche 1998).

Mais si certains mots ou expressions déclenchent chez une majorité de locuteurs francophones des évocations communes en faisant ressurgir des références partagées, historiques, culturelles, sociales, cette « valeur ajoutée » (Galisson 1988 : 331) à leur signification qui marque « l’appartenance au groupe » (Galisson 1988 : 341) peut nécessiter chez le non-natif un apprentissage particulier, sollicitant une compétence ethnosocioculturelle (Boyer, Butzbach, Pendanx 1990 : 51 ; Boyer 2003 : 24-25).

En quoi la lexicologie sociale concerne-t-elle le mot village ? En quoi village illustre-t-il la société française et en quoi son apparition est-elle associée à l’émergence d’un mode de vie ou encore d’un habitat spécifique ? L’entrée du concept de village dans la société est d’abord liée à une réalité (1), car le mot renvoie à des caractéristiques générales objectives plus ou moins conservées à ce jour. Parallèlement, dans l’imaginaire collectif, se superposent des caractéristiques affectives communes à tout village (2). Pour autant, chaque village peut être perçu dans l’imaginaire comme singulier par rapport au village voisin (3). Mais ces traces dans l’imaginaire ne sont pas totalement indépendantes du sens dénotatif, ou référentiel. Par son caractère multidimensionnel, village pourrait alors constituer la thématique d’un ensemble de séquences autour duquel se construirait la progression grammaticale et lexicale. Un lieu du présent, du passé, où l’on se déplace, d’où l’on part et où l’on revient, où des événements mettent en scène des personnages. Des outils traditionnels ou innovants pourraient être sollicités, dans l’esprit d’une classe inversée par exemple. Autrement dit, les possibilités sont ouvertes.

1. RÉALITÉS DU VILLAGE

Le village, « mot-témoin », pour reprendre l’expression de Matoré (1949 : 56), fait référence à des réalités liées à son histoire (1.1), à la configuration de l’habitat (1.2) et à une spécificité française au sein de l’Europe (1.3). Cette entrée dans la réalité associée au mot va permettre de déduire dans une grande mesure les valeurs sociales et culturelles qui sont ajoutées à la signification stable.

1.1. Réalité historique/institutionnelle

Village vient de villa, domaine agricole d’étendue moyenne, communauté, de taille plus réduite que le latifundium, très grand domaine rural. On peut dater de l’époque romaine (Empire) l’avènement du concept, ce sens de domaine agricole restant actuel avec l’idée de vergers présents dans un village :

Le village entier apparut d’un coup à leurs yeux ainsi que le marais et la plaine. De ce lieu le point de vue était nouveau, car on apercevait mieux les vergers et les jardins (Dhôtel, Le village pathétique, 1943).

Autour de l’an mille, les églises en pierre se multiplient, remplaçant les églises en bois. Le village prend alors son allure spécifique :

Les premiers villages médiévaux sont structurés autour de deux lieux majeurs : le château et l’église paroissiale. Ils ne bénéficient pas de plan d’urbanisme, ce qui explique les plans routiers parfois tortueux contre lesquels il nous arrive de maugréer, mais ils tirent leur harmonie d’une judicieuse adaptation à la topographie, au climat local et aux techniques agricoles (https://www.herodote.net/An_Mil-synthese-1832.php).

Quelques échantillons de villages français visibles en ligne peuvent donner un aperçu global de cette réalité et servir de documents déclencheurs à une séquence de manuel, voire à un manuel entier organisé autour de la thématique d’un village français [1] . Le village doit alors être compris globalement comme une réalité agricole où est implantée une église.

Une fois cet aperçu général du village français, entrons dans le détail du village : comment l’habitat est-il configuré ?

1.2. L’habitat proprement dit
1.2.1. Ni bourg, ni ville

À l’origine, un village s’oppose à un bourg. Le second « est issu d’un croisement entre deux mots latins homonymes et apparentés » : d’une part burgus, fortification, mot emprunté au grec purgos, et d’autre part, burgus, originaire du bas latin et désignant un « ensemble d’habitations fortifiées » (Ve siècle). Contrairement au village, le bourg est donc un nœud de communication, devenu ensuite un gros village ; il donnera plus tard bourgeois (1393).

Village s’oppose aussi à ville. Au siècle dernier (XXe), on parlait de ville à partir de 2000 habitants et cette caractéristique est conservée dans les définitions actuelles [2] :

Agglomération relativement importante et dont les habitants ont des activités professionnelles diversifiées. (Sur le plan statistique, une ville compte au moins 2 000 habitants agglomérés.)

Le village compte donc par défaut nécessairement moins de 2000 habitants. On remarque également que les « activités professionnelles diversifiées » distinguent la ville du village puisqu’elles n’impliquent pas une quasi-exclusivité d’activités agricoles, contrairement au village (1.1).

Ce nombre a sans doute des conséquences sur le plan de l’aménagement. Si un village se distingue donc de la ville par le fait qu’il compte moins de 2000 habitants, par la prédominance du secteur agricole, il présente aussi un habitat non dispersé :

Groupement d’habitations permanentes, dont la majeure partie de la population est engagée dans le secteur agricole (http://www.larousse.fr/encyclopedie/rechercher?q=village).

1.2.2. Un habitat regroupé

En effet, plus explicite que la définition précédente du Larousse, l’encyclopédie en ligne Wikipedia qui retient la base de 2000 habitants, ajoute le critère de distance des habitations, « à moins de 200 m l’une de l’autre ». Cette caractéristique objective qui transparaît dans la littérature sous un verbe à valeur affective, souligné par nos soins (se blottir, être blotti), va peser sur l’imaginaire (voir ci-dessous en 2.3) :

Deux, trois maisons, plusieurs maisons l’une après l’autre, séparées l’une de l’autre par une épaisseur de feuilles, comme des fruits dans un panier. Tout un petit village se blottissait ainsi dans l’aisselle de la terre. (Jules Romains, Les Copains, 1913).
Le village lui apparut, ramassé, blotti au fond de sa combe. (Daniel-Rops, Mort, où est ta victoire ?, 1934)

Le regroupement des habitations, plus proches que dans les villes, peut s’illustrer par la distinction entre On va au village vs on va en ville. Dire aller en ville peut signifier aller au centre de la ville, sortir dans la ville, mais implique qu’on est déjà dans la ville :

Aujourd’hui, elle s’habillerait chaudement comme d’habitude pour aller en ville, mais elle prendrait son sac de vannerie et se coifferait de son chapeau de paille rouge pour que la nature sût qu’elle au moins ne désespérait pas (Paysan, les Feux de la Chandeleur, 1966).

Aller en ville, c’est donc en même temps y rester. Mais dire aller au village signifie qu’on vient de l’extérieur, qu’on va entrer dans le village.

Pour aller au village, en descendant de mon moulin, on passe devant un mas bâti près de la route au fond d’une grande cour plantée de micocouliers (Daudet, Lettres de mon moulin, 1879).

Cela implique qu’on vient de l’extérieur.

Le regroupement des habitations permet d’ailleurs d’insérer un village dans une ville ; il en devient alors un quartier avec l’esprit de village (voir 3), ce qui ne permet pas bourg (1.2.1). Là aussi, la visualisation de villages dans la ville, notamment à Paris avec l’ancien village de Charonne, rattaché à Paris en 1859, permet de sensibiliser les élèves au concept de village, qu’il soit isolé ou inséré dans une ville [3]. Car ce qui le caractérise, c’est son autonomie :

Agglomération rurale ; groupe d’habitations assez important pour former une unité administrative, religieuse ou tout au moins pouvant avoir une vie propre (http://www.cnrtl.fr/definition/).

1.2.3. Lieux, / monuments / constructions uniques et incontournables

Contrairement à ville, tout village a longtemps impliqué et implique encore plus ou moins la présence des entités suivantes : une (seule) église/paroisse, une (seule) place, un (seul) cimetière, un (seul) café/bar, une (seule) mairie, une (seule) école publique [4] . L’utilisation du défini spécifique atteste de cette unicité : on se donne rendez-vous sur la place, devant l’église, un mariage a eu lieu à la mairie. Les linguistes ne choisissent-ils pas d’illustrer l’anaphore en insérant dans leurs exemples l’église dont la présence est immanquablement associée au village, comme Kleiber (1993 : 361) : « Nous entrâmes dans un village. L’église était située sur une hauteur » ou Anscombre (2010 : 57) : « Nous arrivâmes dans un village : l’église était fermée ». Au-delà du phénomène linguistique qu’est l’anaphore associative, le lien entre l’église et le village est une évidence culturelle. Anscombre (Ibid.) rappelle justement, à la suite de Fradin 1984, que cette évidence se déduit ici de la phrase analytique : « Dans un village, il y a une église ». Les natifs partagent ce savoir (culturel) qui s’exprime linguistiquement sous forme de phrases analytiques renvoyant à la réalité. On voit donc comment la charge culturelle partagée associée à village, c’est-à-dire la présence d’une église, est liée à la réalité du village où « église et village ne [font] qu’un » :

Il n’avait jamais été ici qu’un passant et la vieille église le repoussait sans colère comme le rejetait ce village dont il pouvait apercevoir les toits, car église et village ne faisaient qu’un (Bernanos, Monsieur Ouine, 1943).

La même anaphore liant au village ce lieu unique qu’est l’église s’applique aux autres lieux énumérés, par exemple à la place :

C’était trois heures et demie quand Père arriva au village. Sur la place on lui demanda si le train était passé (Giono 1943, L’eau vive).

Des activités grammaticales pour mettre en place l’indéfini, puis le défini sont déjà utilisées, notamment par Alter ego, l’objectif pragmatique étant de parler de sa ville [5] . Ainsi, à partir d’une affiche, les élèves doivent émettre des hypothèses sur des lieux « Dans cette ville, il y a un musée, des jardins », puis les nommer : le musée Camille Pissarro, le jardin de la Ville, le jardin des Cinq Sens. L’objectif est de les amener à utiliser inconsciemment les articles indéfinis, puis consciemment les articles définis. Toutefois, si le statut de un correspondant à ces activités grammaticales y est celui de l’indéfini, l’activité pertinente dans le cas de village doit prend plutôt comme point de départ un numéral (un seul), puis introduire le défini spécifique sur le modèle : à Thenon, il y a une (seule) place, c’est la place de la Mairie. L’activité consistera à rechercher des noms de villages et à trouver la dénomination des lieux/constructions uniques qui en font partie. Une autre activité pourra mettre en jeu la valeur anaphorique du défini évoquée précédemment.

On montrera également la permanence de ces lieux/constructions au travers d’œuvres littéraires. L’école peut renvoyer au Grand Meaulnes d’Alain Fournier. En effet, comment ne pas penser à Augustin Meaulnes et François Seurel, écoliers du cours supérieur du village Sainte-Agathe (en réalité Épineuil-le-Fleuriel), petit village de Sologne ?

Je m’étais donc assis sur une petite table, auprès de la fenêtre, lisant à la dernière lueur du jour, et je les vis tous les deux déplacer en silence les bancs de l’école - le grand Meaulnes, taciturne et l’air dur, sa blouse noire boutonnée à trois boutons en arrière et sanglée à la ceinture ; l’autre, délicat, nerveux, la tête bandée comme un blessé (Alain Fournier, Le Grand Meaulnes, 1913).

La place, lieu de démonstrations, peut être illustrée chez Romain Rolland :

On dansait sur la place du village, entre le cabaret et le cimetière (R. Rolland, Jean-Christophe, 1911).

La poste, l’épicerie, la boulangerie et autres lieux uniques sont nommés chez Giono

Ce village que je vous dis, c’est tout juste une rue tordue, et, alignés dans cette rue, l’épicier, le marchand de tabac, la petite poste, le café de la Fraternité […] (Giono, Solitude de la pitié, 1932).

Si le village est incontestablement une réalité, c’est surtout une réalité française.

1.3. Spécificité française

L’état des lieux est le suivant : la France compte 35 416 communes [6] . Elle devance de loin l’Allemagne qui en compte environ 11 000, l’Espagne et l’Italie environ 8 000, ou encore la Belgique qui en compte 589, et le Royaume-Uni 10 449 paroisses civiles […] [7] . La France abrite donc la moitié de la totalité des communes en Europe. Cette marque de fabrique apparaît alors comme incontournable : l’omniprésence des communes, et au sein de celles-ci, des villages, est un trait fondamental.

« Mot-témoin » de la société, de l’histoire, de l’habitat, le mot village a également des résonances ethnosocioculturelles. Il laisse des traces dans l’imaginaire collectif. Mais, comme nous l’avons déjà souligné, il existe souvent une interdépendance entre les caractéristiques objectives, réelles, décrites précédemment et le sens connotatif.

2. IMAGINAIRE _2.1. Attachement à la ruralité

Comme les dictionnaires le précisent (voir 1), le village est indissociable de la ruralité, « condition des choses et des gens de la campagne » [8] , laquelle concerne des réalités économiques (économie agricole). Le sens de domaine agricole reste actuel.

Et c’est sur cette caractéristique objective, référentielle, que se greffe une caractéristique affective : les Français sont longtemps restés attachés à la terre, à leur exploitation. Cet attachement transparait chez Zola, dans son roman justement intitulé La terre, publié en 1887, où il met en scène une famille à Rognes, rattaché au village de Romilly-sur-Aigre, dans la Beauce, et qui comptait alors un peu plus de 600 habitants :

Mais ce qu’il ne disait pas, ce qui sortait de l’émotion refoulée dans sa gorge, c’était la tristesse infinie, la rancune sourde, le déchirement de tout son corps, à se séparer de ces biens si chaudement convoités avant la mort de son père, cultivés plus tard avec un acharnement de rut, augmentés de rut, augmentés ensuite lopins à lopins, au prix de la plus sordide avarice. Telle parcelle représentait des mois de pain et de fromage, des hivers sans feu, des étés de travaux brûlants sans autre soutien que quelques gorgées d’eau. » (Zola, La Terre, 1887).

Preuve de cet attachement, un retour à la terre, au village, a pu s’observer naguère dans un contexte historique de crise : ainsi, Emmanuel Berl, intellectuel juif de gauche, devenu ce qu’on appellerait aujourd’hui « la plume » de Pétain, alors que le gouvernement est replié à Bordeaux, a écrit pour lui en juin 1940 : « Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal », et « la terre, elle, ne ment pas ».
Les Français sont également attachés à certains événements qui renforcent la cohésion de la communauté du village.

2.2. Événements facteurs de cohésion

En France, en Belgique et en Suisse, comme dans de nombreux autres pays de l’ancien Empire romain, l’été, les villages fêtaient à l’origine le saint patron de la localité, et cela coïncidait généralement avec la fin des gros travaux agricoles, le village vivant au rythme de la terre. De nos jours, ce n’est plus la religion qui rythme les fêtes. Elles continuent souvent avec des défilés, des bals (tombola, concours de pétanque, manèges, vente de produits locaux, etc.) [9] .

Apprendre le français langue étrangère, c’est donc d’abord s’immerger dans une culture, celle du village, qui a des résonances ou non selon que l’on est européen ou non. Mais c’est aussi repérer ce qui est spécifique au village en France. Par le biais du village, les Français perpétuent les traditions. La fête au village en est une illustration éclatante. On remarque d’ailleurs que l’expression la fête au village constitue une entité linguistique, préconstruite, ce qui n’est pas le cas de la fête en ville, construction libre. La fête au village a inspiré au groupe de chanteurs Les Musclés un titre de chanson, précisément La fête au village

Monsieur le maire a décidé
Qu’il fallait s’amuser
Par arrêté municipal
Il a ouvert le bal
[…]
La fille du pharmacien
Nous avait préparé
des pilules pour nous remonter
On les a avalées
[…]
Le vieux clerc de notaire
Qui a connu toutes les guerres
A sorti son fusil
Pour tirer des coups nous aussi
[…] Ça nous a tellement plu
Que monsieur le maire sera réélu.

Cette chanson pourrait donner lieu à une exploitation pédagogique. Dans un premier temps, il s’agirait de repérer les professions du village présentes (voir 2.3) dans la chanson en leur associant une caractéristique spécifique, puis dans un second temps d’imaginer les professions du village absentes dans la chanson, en leur associant une caractéristique.

Car le village met en scène des rôles et des lieux.

2.3. Le village, unité de lieu et de rôles

À chaque village sont associés depuis longtemps des rôles, fonctions ou métiers, distribués au maire, au médecin, au pharmacien, au facteur, au curé, à l’instituteur, au boulanger [10] . Le médecin du village Saint-Maurice a été mis en scène par Jules Romains dans la pièce Docteur Knock ou le triomphe de la médecine ; le facteur du village Saint-Sévère est devenu célèbre derrière la caméra de Jacques Tati dans Jour de fête ; le boulanger du village Sainte-Cécile (Haute Provence) a été immortalisé au cinéma dans la Femme du boulanger, que l’écrivain Pagnol a lui-même réalisé en adaptant une œuvre de Giono du même nom ; le curé est la figure centrale du Journal d’un curé de campagne de Bernanos, dans le village d’Ambricourt (dans l’Artois), et le livre a été adapté au cinéma par Bresson. À l’unité de lieu que crée le regroupement des habitations, réalité du village (voir, ci-dessus, 1.2.2), se superpose donc l’unité de rôles, les deux constituant dans le village les ingrédients d’une comédie, comme dans Clochermerle de Gabriel Chevalier, ou encore dans le film déjà cité de Tati qui consacre à la fois fête et métiers. L’unité du village peut un temps être rompue par l’arrivée d’« étrangers » : dans Le village pathétique de Dhôtel, le couple arrivé à Vaucelles (Ardennes) se défait, l’épouse est plus ou moins accusée de sorcellerie, puis il se refait. Le village peut aussi apparaître sous le jour sombre d’une tragédie. Indissoluble de cet aspect théâtral, il va ainsi jusqu’à prêter son nom à une agglomération plus importante :, même si la série télévisée un Village français met en scène une sous-préfecture du Jura (fictive), donc (presque) une petite ville, le titre a sélectionné le mot village et non celui de ville. Car c’est le théâtre d’une tragédie, celle d’une ville sous l’Occupation.

Ces différents rôles ont parfois été exploités par des manuels de FLE, notamment avec docteur Knock, mais sans impliquer spécifiquement le village.
Malgré ces caractéristiques générales, communes à tout village dans l’imaginaire, chaque village peut devenir en même temps singulier par rapport à un autre.

3. UNICITÉ
3.1. Attachement à un/son village

L’attachement au village est dans la langue, puisque l’expression revenir/retourner au pays peut se comprendre comme revenir/retourner au village. Le poids du village vient de son administration propre, indépendante d’une division supérieure. Les Français ont donc un rapport particulier au concept de village, ce qui se marque dans leur attachement à l’ancrage municipal. Ils sont réticents à accepter la fusion de deux communes qui verrait alors la réduction de deux maires à un seul. Le plan de fusion proposé en 1971 par le ministre Raymond Marcellin fut refusé par la majorité des communes malgré les incitations financières (majorations de subventions). Seulement 1 316 communes de plein exercice disparurent entre 1968 et 1975 [11] .
Cet attachement à sa commune, et par suite, à son propre village se manifeste par une opposition à l’autre village, perçu comme un autre pays qui engendre un sentiment d’insécurité.

3.2. Opposition d’un/de son village donné aux autres villages

Cette perception différente peut correspondre à une différence objective, comme celle mise en lumière par Grammont :

Les lois phonétiques peuvent varier de village à village, parce que l’état linguistique de la langue n’est pas le même et l’état héréditaire des enfants non plus, même dans des localités très voisines (Grammont, Traité de phonétique, 1933).

Mais elle va plus loin. D’une part, habiter un village donne un sentiment d’appartenance. Proférer mon village en utilisant le possessif sans valeur de possessif, c’est-à-dire paraphrasable par le village que j’habite, dit bien plus que ma ville. Et une personne peut aller jusqu’à endosser la responsabilité d’un village en lui accolant sa personnalité, comme dans la célèbre réplique « C’est mon village », proférée par Astérix dans Le Grand Fossé, album de la série Astérix. D’autre part, un village qui abrite depuis les origines une église, peut se confondre avec cette dernière et, par métonymie, se réduire à un clocher. L’esprit (de clocher) est alors associé à la critique de l’autre village (rival), de l’autre paroisse, archétype de cette singularité puisque, pour reprendre les termes de Furetière, « On dit de deux choses dépariées qu’on porte ensemble qu’elles sont de deux paroisses » [12] . Ainsi, chaque village peut devenir singulier par rapport à un autre.

CONCLUSION

Donnant lieu à des évocations multiples, village cristallise et condense une tranche de culture, savante ou anthropologique, les deux s’entremêlant. Mais le sens connotatif correspondant aux informations culturelles n’est pas entièrement indépendant du sens référentiel : la présence d’une église est source d’esprit de clocher, l’implantation en terrain agricole s’accompagne d’un attachement à la terre, chaque métier exercé dans le village y est mis en scène, laissant dans l’imaginaire une vision souvent stéréotypée. Fonctionnant comme une cascade d’implicites, les images associées à village, qu’elles soient communes au village en général dans l’imaginaire ou qu’elles marquent sa spécificité, peuvent, selon la maîtrise du non-natif, l’exclure en situation de communication interculturelle ou lui permettre d’entrer dans la culture correspondante, lui donnant alors un sentiment d’appartenance. La maîtrise de ces implicites culturels est donc un enjeu en français, langue étrangère. Car face à l’implicite, natifs et non natifs sont inégaux, comme l’indique Galisson (2006 : 57) :

Comme [la charge culturelle partagée] cohabite avec le même support (sa présence – ou son absence – n’implique aucune modification du signifiant), les locuteurs natifs, tout en maîtrisant son emploi, ne perçoivent souvent pas bien la frontière entre les deux types de contenu […]. Pour ce qui concerne les apprenants étrangers, ils soupçonnent à peine son existence, parce qu’elle n’apparaît pas plus que la culture courante dans leurs programmes scolaires. Ils ne la découvrent que lorsque son ignorance fait échouer la communication.

Découvrir cette valeur ajoutée à la signification stable du mot, c’est comprendre ces « images de comportements sociaux inscrits dans la mémoire patrimoniale » (2006 : 49). Des phrases analytiques peuvent expliciter ces implicites. Un rappel de l’histoire ou un rapprochement d’une caractéristique subjective avec un trait objectif peuvent également faciliter cet apprentissage. Une fois que le village (français) a révélé ses facettes politique, administrative, historique ou encore géographique au travers d’occurrences choisies en littérature, au cinéma ou encore dans la chanson, ou par le biais d’activités grammaticales ou lexicales (déterminant défini vs indéfini/numéral, lexique des professions, localisation, etc.), le non-natif entré dans cet univers ethnosocioculturel de l’autre peut alors se voir proposer une activité interculturelle : déterminer quelle résonance village a dans une autre langue ou, du moins, avec son équivalent lexical approximatif.

Notes

[1https://www.google.fr/search?q=village+France+image&tbm=isch&tbo=u&source= univ&sa=X&ved=0ahUKEwiX6cyw-4vYAhULvRQKHYuLAewQ7AkIRg&biw=1920&bih=969

[4Dans certains villages, il peut y avoir une école privée, dite aussi parfois école « libre ».

[5Berthet, A., Daill, E., Hugot, C., Kizirian V., & Waendendries M. (2012) Alter ego + A1, méthode de français, Paris : Hachette FLE.

[9En Allemagne, les villages célèbrent la bière.

[10La figure de l’idiot du village, longtemps incontournable et politiquement peu correcte maintenant, est restée dans la langue.

[12Toujours d’actualité, même s’il existe maintenant des regroupements de paroisses. Il n’est pas rare, cependant, d’entendre annoncer la disparition du village sous sa forme actuelle, c’est-à-dire autour d’une église.

Références bibliographiques

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Fradin, B. (1984). Anaphorisation et stéréotypes nominaux. Lingua, 64, 325-369.

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Galisson, R. (2006). La pragmatique lexiculturelle pour accéder autrement, à une autre culture, par un autre lexique. Mélanges Crapel 25, 47-73. En ligne http://atilf.fr/IMG/pdf/melanges/06_galisson.pdf

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