L’excellence en question

Bernard REY, Université Libre de Bruxelles

RÉSUMÉ

La présente conférence se propose de présenter quelques éléments de réflexion concernant la notion d’excellence (dans quelque domaine que ce soit).

À première vue l’excellence d’une activité apparaît comme ce qui doit être recherché par tous, puisque le terme semble désigner ce qu’il y a de meilleur dans un domaine donné. Ainsi aujourd’hui « viser l’excellence » est un mot d’ordre qu’on retrouve uniformément dans les entreprises, les établissements de santé, les universités, les institutions d’enseignement, etc. Mais l’apparition relativement récente de cette injonction ainsi que son caractère incantatoire invite à un examen critique de cette notion d’excellence.

L’excellence, c’est le fait de parvenir à ce qu’il y a de meilleur. Mais ce « meilleur » peut se définir de plusieurs manières : on peut le définir comme ce à quoi il ne manque rien ; on parlera alors plutôt de « perfection ». On peut le définir comme ce qui est au-dessus de ce que font les autres et c’est dans ce cas qu’on parlera d’ « excellence ». Car par son étymologie l’excellence renvoie à l’idée de « l’emporter sur » ou « d’être au-dessus », tandis que la perfection renvoie à l’idée d’achèvement, d’absence de défauts. Dans le premier cas, on fera appel à des critères externes et comparatifs ; dans le second cas à des critères intrinsèques.

À partir de cette distinction, nous montrerons en quoi la notion d’excellence, si on la prend dans son seul sens d’origine, peut conduire à replier sur une échelle linéaire unique les critères multiples et hétérogènes dont est redevable une activité.

Ainsi, lorsqu’il s’agit de comparer les productions scientifiques de plusieurs chercheurs, il est difficile de trouver des critères tenant à l’épistémologie ou la méthodologie des recherches effectuées, tant celles-ci diffèrent selon les objets étudiés et les paradigmes choisis. On est donc contraint de se rabattre, pour dire si un chercheur est « excellent », sur le nombre d’articles publiés. Ce critère du nombre de publications, sans égard à la qualité intrinsèque de chacune, est évidemment très réducteur. Comme le dit la philosophe Isabelle Stengers, plus les critères sont absurdes au regard de l’activité, plus ils signalent que leur enjeu est la soumission à une exigence de flexibilité et d’opportunisme.

Prendre la notion d’excellence dans son sens de supériorité comparative, c’est déterminer l’excellence d’une production par sa valeur sur un marché, sans égard pour les multiples critères dont elle pourrait être redevable dans sa singularité. Nous poserons, pour finir, la question de savoir comment on peut échapper à cette dérive lorsqu’on envisage l’excellence de dispositifs d’apprentissage de langues étrangères.